les fleurs du mal baudelaire 001

 

La très chère était nue, et, connaissant mon cœur, 
Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores, 
Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur 
Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur, 
Ce monde rayonnant de métal et de pierre 
Me ravit en extase, et j'aime avec fureur 
Les choses où le son se mêle à la lumière.

Elle était donc couchée, et se laissait aimer, 
Et du haut du divan elle souriait d'aise 
A mon amour profond et doux comme la mer 
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté, 
D'un air vague et rêveur elle essayait des poses, 
Et la candeur unie à la lubricité 
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses.

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins, 
Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne, 
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins; 
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne

S'avançaient plus câlins que les anges du mal, 
Pour troubler le repos où mon âme était mise, 
Et pour la déranger du rocher de cristal, 
Où calme et solitaire elle s'était assise.

Je croyais voir unis par un nouveau dessin 
Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe, 
Tant sa taille faisait ressortir son bassin. 
Sur ce teint fauve et brun le fard était superbe!  

‐ Et la lampe s'étant résignée à mourir, 
Comme le foyer seul illuminait la chambre, 
Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir, 
Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre!

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Viens sur mon cœur, âme cruelle et sourde, 
Tigre adoré, monstre aux airs indolents; 
Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants 
Dans l'épaisseur de ta crinière lourde;

Dans tes jupons remplis de ton parfum 
Ensevelir ma tête endolorie, 
Et respirer, comme une fleur flétrie, 
Le doux relent de mon amour défunt.

Je veux dormir! dormir plutôt que vivre! 
Dans un sommeil, douteux comme la mort, 
J'étalerai mes baisers sans remord 
Sur ton beau corps poli comme le cuivre.

Pour engloutir mes sanglots apaisés 
Rien ne me vaut l'abîme de ta couche; 
L'oubli puissant habite sur ta bouche, 
Et le Léthé coule dans tes baisers.

A mon destin, désormais mon délice, 
J'obéirai comme un prédestiné; 
Martyr docile, innocent condamné, 
Dont la ferveur attise le supplice,

Je sucerai, pour noyer ma rancœur, 
Le népenthès et la bonne ciguë 
Aux bouts charmants de cette gorge aiguë 
Qui n'a jamais emprisonné de cœur.

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Ta tête, ton geste, ton air 
Sont beaux comme un beau paysage; 
Le rire joue en ton visage 
Comme un vent frais dans un ciel clair.

Le passant chagrin que tu frôles 
Est ébloui par la santé 
Qui jaillit comme une clarté 
De tes bras et de tes épaules.

Les retentissantes couleurs 
Dont tu parsèmes tes toilettes 
Jettent dans l'esprit des poètes 
L'image d'un ballet de fleurs.

Ces robes folles sont l'emblème 
De ton esprit bariolé; 
Folle dont je suis affolé, 
Je te hais autant que je t'aime!

Quelquefois dans un beau jardin, 
Où je traînais mon atonie, 
J'ai senti comme une ironie 
Le soleil déchirer mon sein;

Et le printemps et la verdure 
Ont tant humilié mon cœur 
Que j'ai puni sur une fleur 
L'insolence de la nature.

Ainsi, je voudrais, une nuit, 
Quand l'heure des voluptés sonne, 
Vers les trésors de ta personne 
Comme un lâche ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse, 
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné 
Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur! 
A travers ces lèvres nouvelles, 
Plus éclatantes et plus belles, 
T'infuser mon venin, ma sœur!

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Mère des jeux latins et des voluptés grecques, 
Lesbos, où les baisers languissants ou joyeux, 
Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques, 
Font l'ornement des nuits et des jours glorieux,   
‐ Mère des jeux latins et des voluptés grecques,

Lesbos, où les baisers sont comme les cascades 
Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds 
Et courent, sanglotant et gloussant par saccades, 
 ‐ Orageux et secrets, fourmillants et profonds; 
Lesbos, où les baisers sont comme les cascades!

Lesbos où les Phrynés l'une l'autre s'attirent, 
Où jamais un soupir ne resta sans écho, 
A l'égal de Paphos les étoiles t'admirent, 
Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho! 
 ‐ Lesbos où les Phrynés l'une l'autre s'attirent.

Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses, 
Qui font qu'à leurs miroirs, stérile volupté, 
Les filles aux yeux creux, de leurs corps amoureuses, 
Caressent les fruits mûrs de leur nubilité, 
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,

Laisse du vieux Platon se froncer l'œil austère; 
Tu tires ton pardon de l'excès des baisers, 
Reine du doux empire, aimable et noble terre, 
Et des raffinements toujours inépuisés. 
Laisse du vieux Platon se froncer l'œil austère.

Tu tires ton pardon de l'éternel martyre 
Infligé sans relâche aux cœurs ambitieux 
Qu'attiré loin de nous le radieux sourire 
Entrevue vaguement au bord des autres cieux; 
Tu tires ton pardon de l'éternel martyre!

Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge, 
Et condamner ton front pâli dans les travaux, 
Si ses balances d'or n'ont pesé le déluge 
De larmes qu'à la mer ont versé tes ruisseaux? 
Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge?

Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste? 
Vierges au cœur sublime, honneur de l'archipel, 
Votre religion comme une autre est auguste, 
Et l'amour se rira de l'enfer et du ciel!   
‐ Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste?

Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre 
Pour chanter le secret de ses vierges en fleur, 
Et je fus dès l'enfance admis au noir mystère 
Des rires effrénés mêlés au sombre pleur, 
Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre,

Et depuis lors je veille au sommet de Leucate, 
Comme une sentinelle, à l'œil perçant et sûr, 
Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate, 
Dont les formes au loin frissonnent dans l'azur, 
 ‐ Et depuis lors je veille au sommet de Leucate

Pour savoir si la mer est indulgente et bonne, 
Et parmi les sanglots dont le roc retentit 
Un soir ramènera vers Lesbos qui pardonne 
Le cadavre adoré de Sapho qui partit 
Pour savoir si la mer est indulgente et bonne!

De la mâle Sapho, l'amante et le poète, 
Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs! 
 ‐ L'œil d'azur est vaincu par l'œil noir que tachette 
Le cercle ténébreux tracé par les douleurs 
De la mâle Sapho, l'amante et le poète!

 ‐ Plus belle que Vénus se dressant sur le monde 
Et versant les trésors de sa sérénité 
Et le rayonnement de sa jeunesse blonde
  Sur le vieil Océan de sa fille enchanté; 
Plus belle que Vénus se dressant sur le monde!  

‐ De Sapho qui mourut le jour de son blasphème, 
Quand, insultant le rite et le culte inventé, 
Elle fit son beau corps la pâture suprême 
D'un brutal dont l'orgueil punit l'impiété 
De Sapho qui mourut le jour de son blasphème.

Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente, 
Et, malgré les honneurs que lui rend l'univers, 
S'enivre chaque nuit du cri de la tourmente 
Que poussent vers les deux ses rivages déserts. 
Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente!

 

les fleurs du mal baudelaire

 

A la pâle clarté des lampes languissantes, 
Sur de profonds coussins tout imprégnés d'odeur, 
Hippolyte rêvait aux caresses puissantes 
Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.

Elle cherchait d'un œil troublé par la tempête 
De sa naïveté le ciel déjà lointain, 
Ainsi qu'un voyageur qui retourne la tête 
Vers les horizons bleus dépassés le matin.

De ses yeux amortis les paresseuses larmes, 
L'air brisé, la stupeur, la morne volupté, 
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes, 
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

Etendue à ses pieds, calme et pleine de joie, 
Delphine la couvait avec des yeux ardents, 
Comme un animal fort qui surveille une proie, 
Après l'avoir d'abord marquée avec les dents.

Beauté forte à genoux devant la beauté frêle, 
Superbe, elle humait voluptueusement 
Le vin de son triomphe, et s'allongeait vers elle 
Comme pour recueillir un doux remercîment.

Elle cherchait dans l'œil de sa pâle victime 
Le cantique muet que chante le plaisir 
Et cette gratitude infinie et sublime 
Qui sort de la paupière ainsi qu'un long soupir :

 ‐ « Hippolyte, cher cœur, que dis‐tu de ces choses? 
Comprends‐tu maintenant qu'il ne faut pas offrir 
L'holocauste sacré de tes premières roses 
Aux souffles violents qui pourraient les flétrir?

Mes baisers sont légers comme ces éphémères 
Qui caressent le soir les grands lacs transparents, 
Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières 
Comme des chariots ou des socs déchirants;

Ils passeront sur toi comme un lourd attelage 
De chevaux et de bœufs aux sabots sans pitié... 
Hippolyte, ô ma sœur! tourne donc ton visage, 
Toi, mon âme et mon cœur, mon tout et ma moitié,

Tourne vers moi tes yeux pleins d'azur et d'étoiles! 
Pour un de ces regards charmants, baume divin, 
Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles, 
Et je t'endormirai dans un rêve sans fin! »

Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête : 
 ‐ « Je ne suis point ingrate et ne me repens pas, 
Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète, 
Comme après un nocturne et terrible repas.

Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes 
Et de noirs bataillons de fantômes épars, 
Qui veulent me conduire en des routes mouvantes 
Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts.

Avons‐nous donc commis une action étrange?
  Expliques, si tu peux, mon trouble et mon effroi : 
Je frissonne de peur quand tu me dis : mon ange! 
Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.

Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée, 
Toi que j'aime à jamais, ma sœur d'élection, 
Quand même tu serais une embûche dressée, 
Et le commencement de ma perdition! »

Delphine secouant sa crinière tragique, 
Et comme trépignant sur le trépied de fer, 
L'œil fatal, répondit d'une voix despotique : 
 ‐ « Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer?

Maudit soit à jamais le rêveur inutile, 
Qui voulut le premier dans sa stupidité, 
S'éprenant d'un problème insoluble et stérile, 
Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté!

Celui qui veut unir dans un accord mystique 
L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour, 
Ne chauffera jamais son corps paralytique 
A ce rouge soleil que l'on nomme l'amour!

Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide; 
Cours offrir un cœur vierge à ses cruels baisers; 
Et, pleine de remords et d'horreur, et livide, 
Tu me rapporteras tes seins stigmatisés;

On ne peut ici‐bas contenter qu'un seul maître! » 
Mais l'enfant, épanchant une immense douleur, 
Cria soudain : « Je sens s'élargir dans mon être 
Un abîme béant; cet abîme est mon cœur,

Brûlant comme un volcan, profond comme le vide !
Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
Et ne rafraîchira la soif de l'Euménide
Qui, la torche à la main, le brûle jusqu'au sang.  

Que nos rideaux fermés nous séparent du monde, 
Et que la lassitude amène le repos! 
Je veux m'anéantir dans ta gorge profonde, 
Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux. »

Descendez, descendez, lamentables victimes, 
Descendez le chemin de l'enfer éternel; 
Plongez au plus profond du gouffre où tous les crimes, 
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,

Bouillonnent pêle‐mêle avec un bruit d'orage; 
Ombres folles, courez au but de vos désirs; 
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage, 
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

Jamais un rayon frais n'éclaira vos cavernes; 
Par les fentes des murs des miasmes fiévreux 
Filent en s'enflammant ainsi que des lanternes 
Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.

L'âpre stérilité de votre jouissance 
Altère votre soif et roidit votre peau, 
Et le vent furibond de la concupiscence 
Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau.

Loin des peuples vivants, errantes, condamnées, 
A travers les déserts courez comme les loups; 
Faites votre destin, âmes désordonnées, 
Et fuyez l'infini que vous portez en vous!

 

les fleurs du mal baudelaire

 

La femme cependant de sa bouche de fraise, 
En se tordant ainsi qu'un serpent sur la braise, 
Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc, 
Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc : 
 ‐ « Moi, j'ai la lèvre humide, et je sais la science 
De perdre au fond d'un lit l'antique conscience. 
Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants 
Et fais rire les vieux du rire des enfants. 
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles, 
La lune, le soleil, le ciel et les étoiles! 
Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés, 
Lorsque j'étouffe un homme en mes bras veloutés, 
Ou lorsque j'abandonne aux morsures mon buste, 
Timide et libertine, et fragile et robuste, 
Que sur ces matelas qui se pâme d'émoi 
Les Anges impuissants se damneraient pour moi! »

Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle, 
Et que languissamment je me tournai vers elle 
Pour lui rendre un baiser d'amour, je ne vis plus 
Qu'une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus! 
Je fermai les deux yeux dans ma froide épouvante, 
Et, quand je les rouvris à la clarté vivante, 
A mes côtés, au lieu du mannequin puissant 
Qui semblait avoir fait provision de sang, 
Tremblaient confusément des débris de squelette, 
Qui d'eux‐mêmes rendaient le cri d'une girouette 
Ou d'une enseigne, au bout d'une tringle de fer, 
Que balance le vent pendant les nuits d'hiver.

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Que le Soleil est beau quand tout frais il se lève, 
Comme une explosion nous lançant son bonjour!   
‐ Bienheureux celui‐là qui peut avec amour 
Saluer son coucher plus glorieux qu'un rêve!

Je me souviens!... J'ai vu tout, fleur, source, sillon, 
Se pâmer sous son œil comme un cœur qui palpite,..   
‐ Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite, 
Pour attraper au moins un oblique rayon!

Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire; 
L'irrésistible Nuit établit son empire, 
Noire, humide, funeste et pleine de frissons;

Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage, 
Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage, 
Des crapauds imprévus et de froids limaçons.

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Harpagon, qui veillait son père agonisant, 
Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches; 
« Nous avons au grenier un nombre suffisant, 
Ce me semble, de vieilles planches? »

Célimène roucoule et dit : « Mon cœur est bon, 
Et naturellement, Dieu m'a faite très belle. »   
‐ Son cœur! cœur racorni, fumé comme un jambon, 
Recuit à la flamme éternelle!

Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau, 
Dit au pauvre, qu'il a noyé dans les ténèbres : 
« Où donc l'aperçois‐tu, ce créateur du Beau, 
Ce Redresseur que tu célèbres? »

Mieux que tous, je connais certains voluptueux 
Qui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure, 
Répétant, l'impuissant et le fat :
« Oui, je veux  Etre vertueux, dans une heure! »

L'horloge, à son tour, dit à voix basse :
« Il est mûr,  Le damné! J'avertis en vain la chair infecte. 
L'homme est aveugle, sourd, fragile, comme un mur 
Qu'habite et que ronge un insecte! »

Et puis, Quelqu'un paraît, que tous avaient nié, 
Et qui leur dit, railleur et fier : « Dans mon ciboire, 
Vous avez, que je crois, assez communié, 
A la joyeuse Messe noire?

Chacun de vous m'a fait un temple dans son cœur; 
Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde! 
Reconnaissez Satan à son rire vainqueur, 
Enorme et laid comme le monde!

Avez‐vous donc pu croire, hypocrites surpris, 
Qu'on se moque du maître, et qu'avec lui l'on triche, 
Et qu'il soit naturel de recevoir deux prix. 
D'aller au Ciel et d'être riche?

Il faut que le gibier paye le vieux chasseur 
Qui se morfond longtemps à l'affût de la proie. 
Je vais vous emporter à travers l'épaisseur, 
Compagnons de ma triste joie,

A travers l'épaisseur de la terre et du roc, 
A travers les amas confus de votre cendre, 
Dans un palais aussi grand que moi, d'un seul bloc, 
Et qui n'est pas de pierre tendre;

Car il fait avec l'universel Péché, 
Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire! 
 ‐ Cependant, tout en haut de l'univers juché, 
Un Ange sonne la victoire

De ceux dont le cœur dit :
« Que béni soit ton fouet, 
Seigneur! que la douleur, ô Père, soit bénie! 
Mon âme dans tes mains n'est pas un vain jouet, 
Et ta prudence est infinie. »

Le son de la trompette est si délicieux, 
Dans ces soirs solennels de célestes vendanges, 
Qu'il s'infiltre comme une extase dans tous ceux 
Dont elle chante les louanges.

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche 
Est large à faire envie à la plus belle blanche; 
A l'artiste pensif ton corps est doux et cher; 
Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair 
Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître, 
Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître, 
De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs, 
De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs, 
Et, dès que le matin fait chanter les platanes, 
D'acheter au bazar ananas et bananes. 
Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus, 
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus; 
Et quand descend le soir au manteau d'écarlate, 
Tu poses doucement ton corps sur une natte, 
Où tes rêves flottants sont pleins de colibris, 
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris. 
Pourquoi, l'heureuse enfant, veux‐tu voir notre France, 
Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance, 
Et, confiant ta vie aux bras forts des marins, 
Faire de grands adieux à tes chers tamarins? 
Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles, 
Frissonnante là‐bas sous la neige et les grêles, 
Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs, 
Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs, 
Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges 
Et vendre le parfum de tes charmes étranges, 
L'œil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards, 
Des cocotiers absents les fantômes épars!  

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Mon berceau s'adossait à la bibliothèque, 
Babel sombre, où roman, science, fabliau, 
Tout, la cendre latine et la poussière grecque, 
Se mêlaient. J'étais haut comme un in‐folio. 
Deux voix me parlaient. L'une, insidieuse et ferme, 
Disait : « La Terre est un gâteau plein de douceur; 
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!) 
Te faire un appétit d'une égale grosseur. » 
Et l'autre : « Viens, oh! viens voyager dans les rêves 
Au delà du possible, au delà du connu! » 
Et celle‐là chantait comme le vent des grèves, 
Fantôme vagissant, on ne sait d'où venu, 
Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie. 
Je te répondis : « Oui! douce voix! »
C'est d'alors  Que date ce qu'on peut, hélas! nommer ma plaie 
Et ma fatalité. Derrière les décors 
De l'existence immense, au plus noir de l'abîme, 
Je vois distinctement des mondes singuliers, 
Et, de ma clairvoyance extatique victime, 
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers. 
Et c'est depuis ce temps que, pareil aux prophètes, 
J'aime si tendrement le désert et la mer; 
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes, 
Et trouve un goût suave au vin le plus amer; 
Que je prends très souvent les faits pour des mensonges 
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous. 
Mais la Voix me console et dit : « Garde des songes; 
Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous! ».

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Celui dont nous t'offrons l'image, 
Et dont l'art, subtil entre tous, 
Nous enseigne à rire de nous, 
Celui‐là, lecteur, est un sage. 

C'est un satirique, un moqueur; 
Mais l'énergie avec laquelle 
Il peint le Mal et sa séquelle, 
Prouve la beauté de son cœur.

Son rire n'est pas la grimace 
De Melmoth ou de Méphisto 
Sous la torche de l'Alecto 
Qui les brûle, mais qui nous glace, 
Leur rire, hélas! de la gaieté 
N'est que la douloureuse charge. 
Le sien rayonne, franc et large, 
Comme un signe de sa bonté!

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Entre tant de beautés que partout on peut voir, 
Je comprends bien, amis, que le désir balance; 
Mais on voit scintiller en Lola de Valence 
Le charme inattendu d'un bijou rose et noir

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Le poète au cachot, débraillé, maladif, 
Roulant un manuscrit sous son pied convulsif, 
Mesure d'un regard que la terreur enflamme 
L'escalier de vertige où s'abîme son âme.

Les rires enivrants dont s'emplit la prison 
Vers l'étrange et l'absurde invitent sa raison; 
Le Doute l'environne, et la Peur ridicule, 
Hideuse et multiforme, autour de lui circule.

Ce génie enfermé dans un taudis malsain, 
Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l'essaim 
Tourbillonne, ameuté derrière son oreille,

Ce rêveur que l'horreur de son logis réveille, 
Voilà bien ton emblème, Ame aux songes obscurs, 
Que le Réel étouffe entre ses quatre murs!

 

les fleurs du mal baudelaire

 

A la très chère, à la très belle 
Qui remplit mon cœur de clarté, 
A l'ange, à l'idole immortelle, 
Salut en immortalité!

Elle se répand dans ma vie 
Comme un air imprégné de sel, 
Et dans mon âme inassouvie, 
Verse le goût de l'éternel.

Sachet toujours frais qui parfume 
L'atmosphère d'un cher réduit, 
Encensoir oublié qui fume 
En secret à travers la nuit,

Comment, amour incorruptible, 
T'exprimer avec vérité? 
Grain de musc qui gis, invisible, 
Au fond de mon éternité!

A l'ange, à l'idole immortelle, 
A la très bonne, à la très belle 
Qui fait ma joie et ma santé, 
Salut en immortalité!  

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Vous pouvez mépriser les yeux les plus célèbres, 
Beaux yeux de mon enfant, par où filtre et s'enfuit 
Je ne sais quoi de bon, de doux comme la Nuit! 
Beaux yeux, versez sur moi vos charmantes ténèbres!

Grands yeux de mon enfant, arcanes adorés, 
Vous ressemblez beaucoup à ces grottes magiques 
Où, derrière l'amas des ombres léthargiques, 
Scintillent vaguement des trésors ignorés!

Mon enfant a des yeux obscurs, profonds et vastes 
Comme toi, Nuit immense, éclairés comme toi! 
Leurs feux sont ces pensers d'Amour, mêlés de Foi, 
Qui pétillent au fond, voluptueux ou chastes.

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Tes beaux yeux sont las, pauvre amante! 
Reste longtemps sans les rouvrir, 
Dans cette pose nonchalante 
Où t'a surprise le plaisir. 
Dans la cour le jet d'eau qui jase 
Et ne se tait ni nuit ni jour, 
Entretient doucement l'extase 
Où ce soir m'a plongé l'amour.

La gerbe épanouie 
En mille fleurs, 
Où Phoebé réjouie 
Met ses couleurs, 
Tombe comme une pluie 
De larges pleurs.

Ainsi ton âme qu'incendie 
L'éclair brûlant des voluptés 
S'élance, rapide et hardie, 
Vers les vastes cieux enchantés. 
Puis, elle s'épanche, mourante, 
En un flot de triste langueur, 
Qui par une invisible pente 
Descend jusqu'au fond de mon cœur.

La gerbe épanouie  En mille fleurs, 
Où Phoebé réjouie  Met ses couleurs, 
Tombe comme une pluie  De larges pleurs.
Ô toi, que la nuit rend si belle, 
Qu'il m'est doux, penché vers tes seins, 
D'écouter la plainte éternelle 
Qui sanglote dans les bassins! 
Lune, eau sonore, nuit bénie, 
Arbres qui frissonnez autour, 
Votre pure mélancolie 
Est le miroir de mon amour.

La gerbe épanouie 
En mille fleurs, 
Où Phoebé réjouie 
Met ses couleurs, 
Tombe comme une pluie 
De larges pleurs.  

 

les fleurs du mal baudelaire

 

J'aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés, 
D'où semblent couler des ténèbres, 
Tes yeux, quoique très noirs, m'inspirent des pensers 
Qui ne sont pas du tout funèbres. 
Tes yeux, qui sont d'accord avec tes noirs cheveux, 
Avec ta crinière élastique, 
Tes yeux, languissamment, me disent: "Si tu veux, 
Amant de la muse plastique, 
Suivre l'espoir qu'en toi nous avons excité, 
Et tous les goûts que tu professes, 
Tu pourras constater notre véracité 
Depuis le nombril jusqu'aux fesses; 
Tu trouveras au bout de deux beaux seins bien lourds, 
Deux larges médailles de bronze, 
Et sous un ventre uni, doux comme du velours, 
Bistré comme la peau d'un bonze, 
Une riche toison qui, vraiment, est la sœur 
De cette énorme chevelure, 
Souple et frisée, et qui t'égale en épaisseur, 
Nuit sans étoiles, Nuit obscure!"

 

les fleurs du mal baudelaire  

 

 

I

Tu n'es certes pas, ma très chère, 
Ce que Veuillot nomme un tendron. 
Le jeu, l'amour, la bonne chère, 
Bouillonnent en toi, vieux chaudron! 
Tu n'es plus fraîche, ma très chère, 
Ma vieille infante! Et cependant 
Tes caravanes insensées 
T'ont donné ce lustre abondant 
Des choses qui sont très usées, 
Mais qui séduisent cependant. 
Je ne trouve pas monotone 
La verdeur de tes quarante ans; 
Je préfère tes fruits, Automne, 
Aux fleurs banales du Printemps! 
Non, tu n'es jamais monotone! 
Ta carcasse a des agréments 
Et des grâces particulières; 
Je trouve d'étranges piments 
Dans le creux de tes deux salières 
Ta carcasse a des agréments! 
Nargue des amants ridicules 
Du melon et du giraumont! 
Je préfère tes clavicules 
A celles du roi Salomon, 
Et je plains ces gens ridicules! 
Tes cheveux, comme un casque bleu, 
Ombragent ton front de guerrière, 
Qui ne pense et rougit que peu, 
Et puis se sauvent par derrière, 
Comme les crins d'un casque bleu. 
Tes yeux qui semblent de la boue, 
Où scintille quelque fanal, 
Ravivés au fard de ta joue, 
Lancent un éclair infernal! 
Tes yeux sont noirs comme la boue! 
Par sa luxure et son dédain 
Ta lèvre amère nous provoque; 
Cette lèvre, c'est un Eden 
Qui nous attire et qui nous choque. 
Quelle luxure! et quel dédain! 
Ta jambe musculeuse et sèche 
Sait gravir au haut des volcans, 
Et malgré la neige et la dèche 
Danser les plus fougueux cancans. 
Ta jambe est musculeuse et sèche; 
Ta peau brûlante et sans douceur, 
Comme celle des vieux gendarmes, 
Ne connaît pas plus la sueur 
Que ton oeil ne connaît les larmes, 
(Et pourtant elle a sa douceur!)

 

II

Sotte, tu t'en vas droit au Diable! 
Volontiers j'irais avec toi, 
Si cette vitesse effroyable 
Ne me causait pas quelque émoi. 
Va‐t'en donc, toute seule, au Diable! 
Mon rein, mon poumon, mon jarret 
Ne me laissent plus rendre hommage 
A ce Seigneur, comme il faudrait. 
"Hélas! c'est vraiment bien dommage!" 
Disent mon rein et mon jarret. 
Oh! très sincèrement je souffre 
De ne pas aller aux sabbats, 
Pour voir, quand il pète du soufre, 
Comment tu lui baises son cas! 
Oh! très sincèrement je souffre! 
Je suis diablement affligé 
De ne pas être ta torchère, 
Et de te demander congé, 
Flambeau d'enfer! Juge, ma chère, 
Combien je dois être affligé, 
Puisque depuis longtemps je t'aime, 
Etant très logique! En effet, 
Voulant du Mal chercher la crème 
Et n'aimer qu'un monstre parfait, 
Vraiment oui! vieux monstre, je t'aime!

 

les fleurs du mal baudelaire

 

En quelque lieu qu'il aille, ou sur mer ou sur terre, 
Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc, 
Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère, 
Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant,

Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire, 
Que son petit cerveau soit actif ou soit lent, 
Partout l'homme subit la terreur du mystère, 
Et ne regarde en haut qu'avec un œil tremblant.

En haut, le Ciel! ce mur de caveau qui l'étouffe, 
Plafond illuminé pour un opéra bouffe 
Où chaque histrion foule un sol ensanglanté,

Terreur du libertin, espoir du fol ermite; 
Le Ciel! couvercle noir de la grande marmite 
Où bout l'imperceptible et vaste Humanité.

les fleurs du mal baudelaire

 

La pendule, sonnant minuit, 
Ironiquement nous engage 
A nous rappeler quel usage 
Nous fîmes du jour qui s'enfuit :   
‐ Aujourd'hui, date fatidique, 
Vendredi, treize, nous avons, 
Malgré tout ce que nous savons, 
Mené le train d'un hérétique.

Nous avons blasphémé Jésus, 
Des Dieux le plus incontestable! 
Comme un parasite à la table 
De quelque monstrueux Crésus, 
Nous avons, pour plaire à la brute, 
Digne vassale des Démons, 
Insulté ce que nous aimons 
Et flatté ce qui nous rebute;

Contristé, servile bourreau, 
Le faible qu'à tort on méprise; 
Salué l'énorme Bêtise, 
La Bêtise au front de taureau; 
Baisé la stupide Matière 
Avec grande dévotion, 
Et de la putréfaction 
Béni la blafarde lumière.

Enfin, nous avons, pour noyer 
Le vertige dans le délire, 
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre, 
Dont la gloire est de déployer 
L'ivresse des choses funèbres, 
Bu sans soif et mangé sans faim!... 
 ‐ Vite soufflons la lampe, afin 
De nous cacher dans les ténèbres!

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Que m'importe que tu sois sage? 
Sois belle! et sois triste! Les pleurs 
Ajoutent un charme au visage, 
Comme le fleuve au paysage; 
L'orage rajeunit les fleurs.

Je t'aime surtout quand la joie 
S'enfuit de ton front terrassé; 
Quand ton cœur dans l'horreur se noie; 
Quand sur ton présent se déploie 
Le nuage affreux du passé.

Je t'aime quand ton grand œil verse 
Une eau chaude comme le sang; 
Quand, malgré ma main qui te berce, 
Ton angoisse, trop lourde, perce 
Comme un râle d'agonisant. 
J'aspire, volupté divine!

Hymne profond, délicieux! 
Tous les sanglots de ta poitrine, 
Et crois que ton cœur s'illumine 
Des perles que versent tes yeux!

Je sais que ton cœur, qui regorge 
De vieux amours déracinés, 
Flamboie encor comme une forge,
  Et que tu couves sous ta gorge 
Un peu de l'orgueil des damnés;

Mais tant, ma chère, que tes rêves 
N'auront pas reflété l'Enfer, 
Et qu'en un cauchemar sans trêves, 
Songeant de poisons et de glaives, 
Eprise de poudre et de fer,

N'ouvrant à chacun qu'avec crainte, 
Déchiffrant le malheur partout, 
Te convulsant quand l'heure tinte, 
Tu n'auras pas senti l'étreinte 
De l'irrésistible Dégoût,

Tu ne pourras, esclave reine 
Qui ne m'aimes qu'avec effroi, 
Dans l'horreur de la nuit malsaine 
Me dire, l'âme de cris pleine : 
« Je suis ton égale, ô mon Roi! »

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Tout homme digne de ce nom 
A dans le cœur un Serpent jaune, 
Installé comme sur un trône, 
Qui, s'il dit : « Je veux! » répond : « Non! »

Plonge tes yeux dans les yeux fixes 
Des Satyresses ou des Nixes, 
La Dent dit : « Pense à ton devoir! »

Fais des enfants, plante des arbres ». 
Polis des vers, sculpte des marbres, 
La Dent dit : « Vivras‐tu ce soir? »

Quoi qu'il ébauche ou qu'il espère, 
L'homme ne vit pas un moment 
Sans subir l'avertissement 
De l'insupportable Vipère.

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Un Ange furieux fond du ciel comme un aigle, 
Du mécréant saisit à plein poing les cheveux, 
Et dit, le secouant : « Ta connaîtras la règle! 
(Car je suis ton bon Ange, entends‐tu?) Je le veux!

Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace, 
Le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété, 
Pour que tu puisses faire à Jésus, quand il passe, 
Un tapis triomphal avec ta charité.

Tel est l'Amour! Avant que ton cœur ne se blase, 
A la gloire de Dieu rallume ton extase; 
C'est la Volupté vraie aux durables appas! »

Et l'Ange, châtiant autant, ma foi! qu'il aime, 
De ses poings de géant torture l'anathème; 
Mais le damné répond toujours; « Je ne veux pas! »

 

les fleurs du mal baudelaire

 

C'est ici la case sacrée 
Où cette fille très parée, 
Tranquille et toujours préparée, 
D'une main éventant ses seins, 
Et son coude dans les coussins, 
Ecoute pleurer les bassins; 
C'est la chambre de Dorothée. 
‐ La brise et l'eau chantent au loin 
Leur chanson de sanglots heurtée 
Pour bercer cette enfant gâtée. 
Du haut en bas, avec grand soin, 
Sa peau délicate est frottée 
D'huile odorante et de benjoin. 
Des fleurs se pâment dans un coin. 

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.   
‐ Hélas! tout est abîme, ‐ action, désir, rêve, 
Parole! et sur mon poil qui tout droit se relève 
Mainte fois de la Peur je sens passer le vent.

En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève, 
Le silence, l'espace affreux et captivant... 
Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant 
Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.

J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou, 
Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où; 
Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres,

Et mon esprit, toujours du vertige hanté, 
Jalouse du néant l'insensibilité. 
‐ Ah! ne jamais sortir des Nombres et des Êtres!

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Les amants des prostituées 
Sont heureux, dispos et repus; 
Quant à moi, mes bras sont rompus 
Pour avoir étreint des nuées.

C'est grâce aux astres non pareils, 
Qui tout au fond du ciel flamboient, 
Que mes yeux consumés ne voient 
Que des souvenirs de soleils.

En vain j'ai voulu de l'espace, 
Trouver la fin et le milieu; 
Sous je ne sais quel œil de feu 
Je sens mon aile qui se casse;

Et brûlé par l'amour du beau, 
Je n'aurai pas l'honneur sublime 
De donner mon nom à l'abîme 
Qui me servira de tombeau.

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens‐toi plus tranquille, 
Tu réclamais le Soir; il descend; le voici : 
Une atmosphère obscure enveloppe la ville, 
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile, 
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci, 
Va cueillir des remords dans la fête servile, 
Ma Douleur, donne‐moi la main; viens par ici, Loin d'eux.

Vois se pencher les défuntes Années, 
Sur les balcons du ciel, en robes surannées; 
Surgir du fond des eaux le Regret souriant;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche, 
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient, 
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

 

les fleurs du mal baudelaire

 

A Maxime Du Camp  

 

I

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes, 
L'univers est égal à son vaste appétit. 
Ah! que le monde est grand à la clarté des lampes! 
Aux yeux du souvenir que le monde est petit!

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme, 
Le coeur gros de rancune et de désirs amers, 
Et nous allons, suivant le rythme de la lame, 
Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme; 
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques‐uns, 
Astrologues noyés dans les yeux d'une femme, 
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent 
D'espace et de lumière et de cieux embrasés; 
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent, 
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux‐là seuls qui partent 
Pour partir; coeurs légers, semblables aux ballons, 
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent, 
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons!

Ceux‐là dont les désirs ont la forme des nues, 
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon, 
De vastes voluptés, changeantes, inconnues, 
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom!  

 

II

Nous imitons, horreur! la toupie et la boule 
Dans leur valse et leurs bonds; même dans nos sommeils 
La Curiosité nous tourmente et nous roule, 
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace, 
Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où! 
Où l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse, 
Pour trouver le repos court toujours comme un fou!

Notre âme est un trois‐mâts cherchant son Icarie; 
Une voix retentit sur le pont : « Ouvre l'oeil! » 
Une voix de la hune, ardente et folle, crie : 
« Amour... gloire... bonheur! » Enfer! c'est un écueil!

Chaque îlot signalé par l'homme de vigie 
Est un Eldorado promis par le Destin; 
L'Imagination qui dresse son orgie 
Ne trouve qu'un récit aux clartés du matin.

O le pauvre amoureux des pays chimériques! 
Faut‐il le mettre aux fers, le jeter à la mer, 
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques 
Dont le mirage rend le gouffre plus amer?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue, 
Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis; 
Son oeil ensorcelé découvre une Capoue 
Partout où la chandelle illumine un taudis.  

 

III

Etonnants voyageurs! quelles nobles histoires 
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers! 
Montrez‐nous les écrins de vos riches mémoires, 
Les bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.
Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile! 

Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons, 
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile, 
Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.

Dites, qu'avez‐vous vu?  

 

IV

« Nous avons vu des astres 
Et des flots; nous avons vu des sables aussi; 
Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres, 
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette, 
La gloire des cités dans le soleil couchant, 
Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète 
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus grands paysages, 
Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux 
De ceux que le hasard fait avec les nuages, 
Et toujours le désir nous rendait soucieux!

 ‐ La jouissance ajoute au désir de la force. 
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais, 
Cependant que grossit et durcit ton écorce, 
Tes branches veulent voir le soleil de plus près!

Grandiras‐tu toujours, grand arbre plus vivace 
Que le cyprès? ‐ Pourtant nous avons, avec soin, 
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace, 
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin!

Nous avons salué des idoles à trompe; 
Des trônes constellés de joyaux lumineux; 
Des palais ouvragés dont la féerique pompe 
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux;

Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse; 
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints 
Et des jongleurs savants que le serpent caresse. »  

 

V  

Et puis, et puis encore?  

 

VI

« Ô cerveaux enfantins! 
Pour ne pas oublier la chose capitale, 
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché, 
Du haut jusques en bas de l'échelle fatale, 
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché :

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide, 
Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût : 
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide, 
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote; 
La fête qu'assaisonne et parfume le sang; 
Le poison du pouvoir énervant le despote, 
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant;

Plusieurs religions semblables à la nôtre, 
Toutes escaladant le ciel; la Sainteté, 
Comme en un lit de plume un délicat se vautre, 
Dans les clous et le crin cherchant la volupté;

L'Humanité bavarde, ivre de son génie, 
Et, folle maintenant comme elle était jadis, 
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie : 
« Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis! »

Et les moins sots, hardis amants de la Démence, 
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin, 
Et se réfugiant dans l'opium immense! 
 ‐ Tel est du globe entier l'éternel bulletin. »  

 

VII

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage! 
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui, 
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image; 
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui!

Faut‐il partir? rester? Si tu peux rester, reste; 
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit 
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste, 
Le Temps! Il est, hélas! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres, 
A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau, 
Pour fuir ce rétiaire infâme; il en est d'autres 
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine, 
Nous pourrons espérer et crier : En avant! 
De même qu'autrefois nous partions pour la Chine, 
Les yeux fixés an large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres 
Avec le cœur joyeux d'un jeune passager. 
Entendez‐vous ces voix, charmantes et funèbres, 
Qui chantent : « Par ici! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé! c'est ici qu'on vendange 
Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim; 
Venez vous enivrer de la couleur étrange 
De cette après‐midi qui n'a jamais de fin? »

A l'accent familier nous devinons le spectre; 
Nos Pylades là‐bas tendent leurs bras vers nous. 
« Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Electre! » 
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

 

VIII

 

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre! 
Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons! 
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre, 
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons!

Verse‐nous ton poison pour qu'il nous réconforte! 
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, 
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe? 
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau!

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Connais‐tu, comme moi, la douleur savoureuse, 
Et de toi fais‐tu dire : « Oh! l'homme singulier! » 
 ‐ J'allais mourir. C'était dans mon âme amoureuse, 
Désir mêlé d'horreur, un mal particulier;


Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse. 
Plus allait se vidant le fatal sablier, 
Plus ma torture était âpre et délicieuse; 
Tout mon cœur s'arrachait au monde familier.

J'étais comme l'enfant avide du spectacle, 
Haïssant le rideau comme on hait un obstacle... 
Enfin la vérité froide se révéla :

J'étais mort sans surprise, et la terrible aurore  M'enveloppait.
‐ Eh quoi! n'est‐ce donc que cela? 
La toile était levée et j'attendais encore.

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Sous une lumière blafarde 
Court, danse et se tord sans raison 
La Vie, impudente et criarde. 
Aussi, sitôt qu'à l'horizon 
La nuit voluptueuse monte, 
Apaisant tout, même la faim, 
Effaçant tout, même la honte, 
Le Poète se dit: "Enfin!  Mon esprit, comme mes vertèbres, 
Invoque ardemment le repos; 
Le cœur plein de songes funèbres, 
Je vais me coucher sur le dos 
Et me rouler dans vos rideaux, 
Ô rafraîchissantes ténèbres!"

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Combien faut‐il de fois secouer mes grelots 
Et baiser ton front bas, morne caricature? 
Pour piquer dans le but, de mystique nature, 
Combien, ô mon carquois, perdre de javelots?

Nous userons notre âme en de subtils complots, 
Et nous démolirons mainte lourde armature, 
Avant de contempler la grande Créature 
Dont l'infernal désir nous remplit de sanglots!

Il en est qui jamais n'ont connu leur Idole, 
Et ces sculpteurs damnés et marqués d'un affront, 
Qui vont se martelant la poitrine et le front,

N'ont qu'un espoir, étrange et sombre Capitole! 
C'est que la Mort, planant comme un soleil nouveau, 
Fera s'épanouir les fleurs de leur cerveau!

 

les fleurs du mal baudelaire

 

C'est la Mort qui console, hélas! et qui fait vivre; 
C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir 
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre, 
Et nous donne le cœur de marcher jusqu'au soir;

A travers la tempête, et la neige et le givre, 
C'est la clarté vibrante à notre horizon noir; 
C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre, 
Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir;

C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques 
Le sommeil et le don des rêves extatiques, 
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus;

C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique, 
C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique, 
C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus!